Yoann Jadaud : « Quand on commente, on a forcément un impact sur la discipline »

Yoann Jadaud est l’une des voix incontournables de l’UTMB World Series. Depuis 2022, il commente une partie des épreuves du circuit mondial de l’ultra-trail, qui comporte désormais près de 60 courses à travers le globe. Il s’est entretenu avec Sommets sur ce sport presque inconnu du grand public il y a dix ans.

Sommets : Comment décririez-vous l’ampleur de ce que représente un live de l’UTMB aujourd’hui ?

Yoann Jadaud : En termes de visibilité, c’est devenu assez fou car nous touchons désormais des millions de personnes sur la Web TV. Quand on commente, on a forcément un impact sur la discipline. Au début, nos plateaux étaient un peu « cheap » avec des faux fonds d’écran, typiques de réunions en visioconférence. Aujourd’hui, nous avons de véritables studios en bois qui ressemblent à des petits chalets et qui plongent aussi le spectateur dans l’univers de l’ultra-trail.

« MA POSTURE EST PARFOIS COMPLIQUÉE CAR JE DOIS FAIRE LA PROMOTION DE L’ÉVÉNEMENT TOUT EN RESTANT HONNÊTE
»

Il semblerait qu’il n’y a pas eu qu’une montée en gamme de votre studio… Les directs vidéo de l’UTMB sont de mieux en mieux retransmis, comme si le nombre de caméras avait doublé…

C’est le fruit d’un travail titanesque réalisé par les équipes de LTV Production, l’entreprise qui s’occupe des directs, depuis son studio de la Roche-sur-Foron (Haute-Savoie). Les techniciens partent sur le terrain parfois trois ou quatre mois en amont, notamment aux États-Unis ou en Thaïlande, pour tester les sections de captation en 5G sur les chemins qui sont empruntés par les épreuves. Pour fluidifier le réseau, les camrunners, qui suivent les coureurs en VTT électriques, sont équipés de boîtiers satellites directement sur le dos ou au-dessus de la roue arrière. Ces outils très performants sont même conçus par la société de production à l’aide d’imprimantes 3D pour s’assurer que les caméras ne bougent pas pendant l’effort.

Depuis quelques années, l’UTMB a ajouté un fond pour l’habillage du live. Avant, l’arrière-plan était flouté. Crédit : YJ

Forcément ces belles images, diffusées partout dans le monde, doivent donner envie aux spectateurs de participer un jour à ces épreuves d’ultra-trail… Est-ce que cette esthétique ne finit pas par masquer la difficulté réelle de la course ?

C’est un vrai risque car l’utilisation de belles images, qui montrent aussi des panoramas magnifiques, autour du Mont-Blanc par exemple, peut avoir un « effet miroir » dangereux. Les gens voient ces images de rêve et se lancent sur des formats de 100 miles (soit 160 kilomètres) sans être bien préparés. On voit de plus en plus de coureurs finir dans des états de fatigue extrêmes, totalement « détruits » physiquement et mentalement, car ils ont sous-estimé l’aspect extrême de la discipline.

En tant que commentateur, vous êtes donc en première ligne face à ce sujet. Remplissez-vous un rôle de prévention auprès de ce nouveau public ?

Absolument, et ma posture est parfois compliquée car je dois faire la promotion de l’événement tout en restant honnête sur la souffrance que peuvent avoir les coureurs. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est primordial de diffuser des messages de mise en garde en rappelant que ce que les spectateurs voient, reste un sport extrême avec des risques de chutes ou d’hallucinations nocturnes. Mon rôle est aussi de dire qu’il y a des étapes à ne pas griller et qu’on ne peut pas commencer directement par un ultra sans entraînement.

Et comment faites-vous pour garder cette honnêteté quand le live doit aussi être un outil de promotion pour les territoires qui vous accueillent ?

C’est parfois difficile car le live est devenu un levier économique majeur et les collectivités investissent massivement pour faire rayonner leur territoire. Par exemple, la région Grand Est a mis beaucoup de moyens pour montrer la beauté de leur région lors du Trail Alsace by UTMB. Pendant les temps morts, nous intégrons des capsules éditoriales sur la géographie ou le terroir local pour valoriser la région. Cependant, nous restons attentifs à l’espace commentaires où les spectateurs n’hésitent pas à nous envoyer des « cartouches » si nous ne sommes pas assez objectifs.

« ON NE REND JAMAIS L’ANTENNE AVANT LES FEMMES »

Le public est justement très vigilant sur l’impact environnemental. Comment abordez-vous ce sujet délicat lors de vos directs ?

Il ne faut pas mentir aux gens car organiser des courses partout dans le monde génère forcément un bilan carbone important. J’essaie de sensibiliser le public en expliquant les mesures concrètes prises par l’organisation, comme les plans de transport mis en place à Chamonix pour limiter les voitures. L’idée est de valoriser le territoire tout en assumant la part de pollution inhérente à de tels événements.

Un autre sujet sur lequel l’UTMB est attendu, c’est la parité. Concrètement, comment la médiatisation aide-t-elle à mettre en avant le trail féminin ?

C’est un point important dans ce circuit : nous ne rendons jamais l’antenne tant que les trois premières femmes ne sont pas arrivées, et nous allons même jusqu’aux dix premières sur les grandes finales. Nous veillons à ce que le temps d’antenne soit réellement partagé, ce qui demande une couverture paritaire des camrunners sur le terrain. Malgré certaines critiques de syndicats comme la PTRA (Pro Trail Runners Association), nous essayons d’être irréprochables sur la visibilité du sport féminin.

L’équipe de commentateurs UTMB est dès que possible mixte. Crédit : YJ

Cette visibilité permet-elle aussi de lever des tabous sur la pratique féminine au-delà du simple résultat sportif ?

Oui, nous profitons du direct pour placer de bonnes initiatives ou des invités qui parlent de sujets tabous. Nous donnons par exemple de la voix à des personnes comme Laurie Gonguet, qui anime le podcast Culotte & Trail, qui aborde sans complexe les problèmes de règles ou d’inconfort que peuvent avoir les femmes pendant l’effort. Le but est de déverrouiller ces thématiques pour que les femmes ne se sentent plus seules face à ces gênes.

Et certaines réalisent des exploits parfois peu imaginables !

Oui, très clairement. Je pense à Christine de Geloes, une mère de sept enfants qui a terminé sur le podium lors du Trail Alsace by UTMB, cette année justement. Raconter son quotidien et son retour après de nombreuses grossesses en trail à haut niveau a aussi permis de montrer que les femmes ont souvent une meilleure longévité sur l’effort long que les hommes. Ce sont ces histoires de vie qui rendent la médiatisation utile, car elles inspirent au-delà de la performance pure.

« J’AI PRÉPARÉ 100 PAGES DE NOTES »

Pour vous, le commentateur, comment gère-t-on l’effort de tenir l’antenne pendant 20 ou 30 heures sans interruption ?

C’est une fatigue mentale extrême et on finit parfois plus « fracassé » que certains coureurs à la fin du week-end. Il faut rester concentré sur les écrans GPS, les faits de course et le déroulé technique sans jamais décrocher. La pression est constante car il faut être capable de meubler intelligemment pendant 45 minutes si une connexion satellite coupe brutalement en montagne.

Votre préparation ressemble-t-elle à celle d’un journaliste sportif ?

Pour mon premier live UTMB (à Verbier, Suisse) il y a quatre ans, je me suis mis une pression énorme et j’avais préparé 100 pages de notes. Même si je n’en utilise que 10 %, ce travail de recherche me permet d’avoir toujours des « pépites » ou des anecdotes à raconter sur les coureurs. Il faut aller fouiller dans les journaux locaux et lire des livres pour intéresser les gens sur la durée.

Justement, est-ce que cette médiatisation massive change le comportement des athlètes élites et de leurs sponsors ?

Clairement, les meilleurs mondiaux se pressent là où il y a de la visibilité car c’est une exigence de la part de leurs marques. L’année dernière, nous avons dû monter un live en urgence au Chianti Ultra Trail (Italie) car les trois derniers vainqueurs de l’UTMB, notamment Kilian Jornet et Jim Walmsley, s’étaient inscrits. Les staffs analysent aussi nos images en direct pour comprendre la technicité du terrain et affiner leurs stratégies de course.

Le ton des directs semble aussi plus décontracté qu’à la télévision classique. C’est une volonté de rester proche de la communauté ?

Nous avons carte blanche pour être amusants et éviter que le live ne devienne aussi monotone que certaines étapes du Tour de France. J’utilise une console de sons pour balancer des ambiances locales, comme de la musique thaïlandaise pour les courses en Asie. L’objectif est d’être très professionnel techniquement tout en restant décalé pour mettre les spectateurs en transe derrière leur écran.

On voit aussi de plus en plus de consultants coureurs à vos côtés. Qu’apportent-ils en plus ?

Ils amènent une expertise de terrain pure, comme Hugo Ferrari ou Marie-Sophie Carpentier. Ils connaissent la sensation réelle du froid, de la nuit et de la douleur quand on joue le top 20 d’un ultra. Leur présence attire aussi leur propre communauté et rajeunit l’audience du live grâce à leurs réseaux sociaux.

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