Le trail a-t-il changé de visage ?

En quinze ans, le trail a connu de nombreux changements. Erik Clavery, champion du monde en 2011 et figure de la discipline, pose un regard lucide, sans amertume mais sans concession, sur l’évolution de son sport qui le pousse aujourd’hui à chercher l’aventure ailleurs.

Il y a des images qui marquent un début de carrière. Pour Erik Clavery, c’est une photo dans Ouest-France après ses premières foulées au Trail du Vignoble Nantais en 2008. À l’époque, la discipline est encore le « préambule » de ce qu’elle est devenue, un sport familial où l’on croise surtout des profils de “vieux athlètes”. « C’était un sport très intimiste », se souvient celui qui sortait alors du raid multisport.

Le premier véritable tournant s’opère en 2010. Le lancement des championnats du monde officiels et l’émergence de structures professionnelles comme les équipes des spécialistes du textile et de la chaussure Salomon ou Asics changent la donne. Sous l’impulsion de jeunes figures comme Kilian Jornet, le trail rajeunit son image et attire les marques. « La médiatisation m’a beaucoup servi, reconnaît-il, c’est grâce à elle que j’ai été contacté par Asics pour faire partie de leur équipe d’athlètes. »

Une discipline tournée vers le sport spectacle ?

Mais après une décennie de professionnalisation, le « deuxième choc » survient avec la crise du Covid. Le nombre de pratiquants explose, et avec lui, les dérives d’un système devenu commercial. Erik Clavery observe ce basculement : « Avant, c’était le sport pour le sport. Maintenant, c’est le sport pour le spectacle. L’arrivée des influenceurs et la course à l’équipement ont transformé la discipline. »

« C’est alors devenu un phénomène de société. Tout le monde s’achète la dernière paire de chaussures, le dernier sac », constate-t-il, s’étonnant de voir des coureurs porter un équipement complet pour de simples sorties de quelques kilomètres sur les quais de Nantes. Pour le coureur de 45 ans, c’est aussi un effet de mode. Il repense au succès des manchons de compression avant 2020.

L’UTMB, une machine qui divise

Au cœur de cette mutation, l’UTMB cristallise les critiques. En quelques années, les tarifs ont doublé : une inscription à 180 euros en 2018 contre un peu plus de 430 euros aujourd’hui, sans compter l’obligation de voyager à l’étranger pour récolter des “running stones”, les points à obtenir pour être qualifié. Pour Erik Clavery, cette évolution rappelle celle de l’Ironman – le triathlon long format avec 3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon à pied – qu’il avait quitté précisément fin 2010 parce que cela devenait une “machine”.

L’aspect environnemental pèse également dans la balance. « Ce n’est pas l’épreuve en tant que telle qui pollue, c’est le déplacement des athlètes à Chamonix », souligne-t-il, décrivant une ville devenue « l’enfer » durant la semaine de course. Si l’événement génère le plus gros chiffre d’affaires annuel de la commune, il a perdu, selon lui, son aspect familial au profit d’une dimension industrielle.

Une hiérarchie à trois vitesses

Erik Clavery distingue désormais trois catégories : les amateurs qui financent tout, les élites qui performent sans salaire, et les pros qui bénéficient de contrats et de revenus. Le niveau, lui, s’est densifié de manière spectaculaire : « Si j’avais aujourd’hui le niveau que j’avais en 2010, je ne pourrais peut-être plus performer. »

Pourtant, le champion ne nourrit aucun regret, estimant que cette évolution est la « suite logique des choses. » S’il ne ferme pas totalement la porte à l’UTMB pour la beauté des paysages et la confrontation au haut niveau, il refuse d’y engager ses propres deniers. « Ça ne transpire plus les valeurs que j’avais pour le trail, et ça coûte cher ! »

Le retour à l’ADN : l’aventure pure

Pour retrouver l’authenticité de ses débuts, Erik Clavery choisit désormais de sortir des sentiers battus. Il s’est récemment tourné vers des projets d’aventure, comme sa traversée du GR34, pour renouer avec la nature. « Mon but reste de découvrir la nature », tranche-t-il.

Son calendrier 2026 reflète ce besoin de simplicité : un 180 km sur le Grand Raid du Queyras. Un choix du cœur, pour un événement « plus familial, plus restreint », loin du tumulte des grandes épreuves. Car si l’ultra-trail est aujourd’hui « victime de son succès », Erik Clavery préfère désormais courir là où l’esprit de liberté n’a pas encore été rattrapé.

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