Dans les bureaux de L’Équipe à Boulogne-Billancourt, les choses ont quelque peu changé. Il y a encore quelques années, l’ultra-trail occupait une place discrète, presque confidentielle, dans les colonnes du journal. Aujourd’hui, la métamorphose est flagrante. Pour David Michel, grand reporter des sports extrêmes et de glisse, la discipline occupe désormais 80% de son temps de travail. Un virage éditorial dicté par une explosion de la pratique depuis le Covid-19, qui a vu les sentiers se remplir et les audiences s’envoler. « Ce sport mérite vraiment qu’on s’y intéresse aujourd’hui », évalue le journaliste, qui a vu la proportion de courses de trail dépasser celle de la route en seulement quelques saisons.
La légitimité par le terrain
La particularité du traitement de l’ultra-trail chez L’Équipe tient en un concept : l’immersion. David Michel ne se contente pas d’observer les athlètes depuis la ligne d’arrivée ; il accroche aussi son dossard sur les plus grandes courses de la planète pour voir des choses imperceptibles sur le bord des routes et des sentiers. Cette pratique, qu’il entretient depuis son premier marathon à New York à l’âge de 19 ans, lui offre une crédibilité immédiate auprès des élites de l’ultra-trail comme François D’Haene ou Kilian Jornet. « Ça permet de comprendre parfois ce que vivent les coureurs, de mieux comprendre aussi le contexte, l’écosystème des courses », relate celui qui s’est formé sur le terrain à La Nouvelle République dès ses 18 ans, sans passer par une école de journalisme.
Pour faire vivre cette expérience, le reporter utilise des outils technologiques innovants, comme des lunettes équipées d’une caméra entre les deux yeux. Ce dispositif lui permet de filmer l’effort de l’intérieur, de nuit à la frontale ou au cœur des ravitaillements, comme ce fut le cas lors de la dernière SaintéLyon. Son prochain grand défi ? La mythique Western States en Californie, le plus vieux 100 miles de l’histoire, pour laquelle il s’entraîne depuis un an pour tenter de finir sous la barrière des 30 heures, tout en produisant un contenu vidéo et en préparant un podcast.

« Ultrarun », le succès du format long
Le podcast, c’est justement ce sur quoi le le média a investi. Au-delà de l’actualité chaude, David Michel alimente cette rubrique audio nommée Ultrarun. Un format mensuel qui lui permet d’élargir le spectre en abordant des thématiques de fond comme la psychologie de l’effort, la gestion de la data ou l’environnement. Le succès est au rendez-vous : l’épisode avec Kilian Jornet a dépassé les 80 000 écoutes, une performance qui a fini de convaincre la rédaction en chef de la pertinence du support.
« Le podcast permet justement d’aller un peu plus loin », explique le reporter. Avec un socle minimal de 30 000 écoutes par épisode, le contenu s’avère plus durable et « intemporel » que le papier. Cette diversification permet de toucher une audience fidèle, capable de consommer des récits sur la performance des athlètes bien après leurs succès ou leurs déboires. Désormais, une histoire peut être déclinée sous trois formes : le quotidien, le site internet et le magazine.
Chamonix, le poumon du trail
Le sommet de cette couverture reste l’UTMB à Chamonix, où l’effervescence ressemble à celle des plus grands événements planétaires. Avec 100 000 personnes présentes dans la station (contre 10 000 habituellement) et un pic à 633 000 téléspectateurs sur la chaîne L’Équipe lors de l’arrivée, la logistique a dû progresser d’année en année. Longtemps seul pour tous les contenus extérieurs à la diffusion télé, David Michel travaille désormais avec des binômes spécialisés en vidéo et social media pour alimenter les réseaux en temps réel. Lors de la dernière édition, il faisait partie des 600 journalistes et créateurs de contenus accrédités.
Mais couvrir l’ultra-trail en 2026, c’est aussi s’interroger sur les limites d’une discipline devenue une « machine ». Le journal n’hésite pas à traiter les enjeux écologiques, notamment le paradoxe de l’empreinte carbone qu’on tous les véhicules qui rejoignent ces massifs protégés. « Le vrai danger, c’est le transport entre chez soi et le lieu de la course », souligne-t-il, tout en notant les efforts des organisateurs, comme au Marathon du Mont-Blanc ou à la VVX (Volvic Volcanic Expérience), qui favorisent les « dossards vertueux » liés en incitant les trajets en train. L’objectif final de David Michel : raconter l’histoire de ce sport, qui pour l’instant n’est pas prêt de s’arrêter en si bon chemin.




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